Al-Idrisi était un voyageur et cartographe arabe prolifique, qui fut invité (1) à la cour du roi Normand Roger II de Sicile pour plancher sur la création d’une carte du monde mise à jour. 

Pour ce travail d’importance (2) Al-Idrisi ne se contenta pas de puiser dans ses vastes connaissances personnelles mais, pour affiner ses données,  alla à la rencontre d’innombrables voyageurs expérimentés.  Achevée en 1154 (après 18 ans de travail), son œuvre fut appelée la « Tabula Rogeriana » (du nom, donc, de son commanditaire), mais son nom arabe signifie littéralement  » Livre du divertissement de celui qui désire parcourir le monde « .

Portrait d’Al-Idrisi, issue d’une famille noble d’Al-Andalous et qui a grandit à Cordoue:

 

Al Idrisi

Cette magnifique carte allait rester la plus précise du monde pour les trois cents années à venir…

La Tabula Rogeriana dans toute sa splendeur (cliquer pour une version grand format):

Prenez un moment pour la regarder en détail et vous découvrirez l’incroyable minutie de son auteur, notamment traduite par la précision des noms de villes et tracés des cours d’eau. Pour faciliter sa lecture la carte est ici retournée mais, dans sa version originale, les points cardinaux sont inversés (nord au sud et vice versa).

Les parties les plus précises de la carte sont l’Afrique du Nord et la péninsule ibérique, où Al-Idrisi a vécu et voyagé, mais il faut avouer que plus on s’éloigne de ses terres plus les tracés sont fantaisistes : l’Angleterre est complétement difforme, la Norvège est une île et l’Italie n’a rien d’une botte. Les choses se gâtent même fortement pour les zones les plus reculées du monde : l’Afrique se termine, sous l’Ethiopie actuelle, par une longue bande de terre qui s’étend sur toute la largeur de la carte, le sous-continent indien est plus petit que le Sri Lanka (alors appelé Taprobane) et le Japon est inexistant…

Et pourtant la performance reste exceptionnelle et justifie le statut de rock star de la cartographie d’Al Idrisi! En effet, imaginez la difficulté de cartographier une telle étendue de terres sans l’aide des technologies actuelles (les outils indispensables du cartographe contemporain que sont les satellites, les appareils photos et autres logiciels numériques n’effleuraient même pas l’esprit des meilleurs visionnaires de l’époque) et les moyens du bord se résumaient à des rapports contradictoires de quelques globetrotteurs. Avec ce travail il balaie toute autre carte du monde de la même période, notamment toutes les cartes en TO (3). La Tabula Rogeriana devance également largement en qualité la belle carte de Hereford (pourtant de 1285): la géographie de cette dernière est tellement éloignée de la réalité qu’il est très difficile de trouver un point de repère connu (le centre de la carte représente en fait le delta du Nil, quelque peu disproportionné).

La carte d’Hereford. L’est étant en haut, il faut tourner la tête sur le côté pour la lire.

La carte d’Al Idrisi dégage également quelque chose de particulier parce qu’elle allie l’exactitude et l’objectivité des standards cartographiques actuels (avec un but géographique plus que religieux) et en même temps, ses imprécisions sur son pourtour laissent place à l’inconnu de cette période de découvreurs et à la magie des voyages de l’époque.

Des mystères géographiques et des aventures de cartographes explorateurs que l’ont a bien du mal à retrouver de nos jours…

1: Pour Terrarum Orbis. Ces cartes étaient tournées vers l’Orient, les trois continents connus formant l’écoumène. L ‘Asie, l’Europe et l’Afrique sont placés de part et d’autre de barres verticales et horizontales, formant un T. A l’intersection des deux barres du T, on trouve la ville de Jérusalem, centre du monde.

2: L’invitation se transformant en séjour de longue durée puisqu’il fut interdit de retour au pays car considéré comme un renégat au service d’un roi chrétien.

3: Les cartes du monde ne courrait alors pas les rues et la connaissance précise de son environnement ouvrait des perspectives stratégiques et commerciales immenses !

Publié par Guillaume Sciaux

Cartographe géomaticien professionnel et indépendant. Né géographe et stéphanois. Voir plus d’articles

Rejoindre la conversation

2 commentaires

Donnez un avis éclairé

  1. Quelle surpride de voir que juste 900 ans avant ma naissance un homme ait pu concevoir une telle carte …! et de constater une nouvelle fois que le monde arabe a apporté de nombreux érudits à l’ensemble de la planète , ce que l’on semble un peu oublier de nos jours … Comme de constater qu’à l’instar de nombreux autres savants , nul n’est prophète en son pays ….
    Bravo !

Exit mobile version