«Souvent, l’objet du désir, où le désir se transforme en espoir, devient plus réel que la réalité elle-même. »

Célèbre romancier italien, mais aussi philosophe, essayiste, critique littéraire, Umberto Eco a longtemps été fasciné par le symbolique et le métaphorique, qu’on retrouve par exemple dans ses livres pour enfants (les trois cosmonautes, la bombe du général,…).

Il revisite aujourd’hui ces allégories qui lui sont chères dans « Le Livre des terres légendaires »; un voyage illustré dans les plus grands lieux imaginaires de l’histoire, peuplés d’habitants fantaisistes et coutumes étranges, qui prennent place dans des lieux aussi différents que la mythique Atlantide ou le petit appartement de Sherlock Holmes. On peut également y découvrir le royaume de la Reine de Saba, celui du prêtre Jean, des îles de Gulliver, l’Eldorado et le Pays de Cocagne,…

Avec ce guide de l’imagination humaine, Eco tente de nous éclairer sur les raisons pour lesquelles ces utopies et dystopies (1) raisonnent en nous si puissamment et durablement. Ces visions du monde nous révèlent alors des éléments de notre relation avec la réalité et la manière dont nous cherchons continuellement à donner du sens au monde et y trouver notre place (définitions qui conviennent très bien au concept de la carte, objets de création de sens, de repères, que l’on applique à notre monde, au temps, aux émotions (2)).

Eco écrit dans l’introduction :

« Terres et lieux mythiques sont de différents types et ont seulement une caractéristique en commun: s’ils dépendent de légendes anciennes dont les origines se perdent dans la nuit des temps ou si elles sont l’effet d’une invention moderne, ils ont créé des flux de croyance.

La réalité de ces illusions est le sujet de ce livre ».

Cette belle balade dans la géographie des mythologies s’accompagne d’illustrations aussi remarquables que parfois déconcertantes. Een voici quelques unes:

La carte du monde de l’Abbaye de Saint Sever, du « Beatus de Saint Sever » (1086), Paris, Bibliothèque nationale de France.

 

Carte en TO(3) de Bartholomaeus Angelicus, « Le livre des propriétés des choses » (1392).
Tobias Swinden, « An Enquiry into the Nature and Place of Hell’ (1714), Londres, Taylor.
Partie de la table de Peutinger (12ème siècle) (Tabula Peutingeriana ou Peutingeriana Tabula Itineraria), appelée aussi carte des étapes de Castorius, qui est une copie du 13ème siècle d’une ancienne carte romaine où figurent les routes et les villes principales de l’Empire romain qui constituaient le cursus publicus.
Plan de Palmanova, de Franz Hogenberg et Georg Braun, ‘Civitates orbis terrarum’ (1572–1616), Nuremberg.

Eco considère l’attrait des utopies comme un manifestation de notre besoin de croire:

Souvent l’objet d’un désir, où le désir se transforme en espoir, devient plus réel que la réalité elle-même. Sur un espoir en un avenir possible, de nombreuses personnes sont prêtes à faire des sacrifices énormes, et peut-être même mourir, dirigés par des prophètes, des visionnaires, des prédicateurs charismatiques qui font miroiter à leurs fidèles des visions d’un futur paradis sur Terre (ou encore un peu plus loin…).

Anonyme, ‘Jain Cosmological Map’ (c. 1890), gouache sur toile, Bibliothèque du Congrès
Carte du monde d’Homère, composée et dessinée par M.O. Mac Carthy.
Carte du monde d’Hartmann Schedel, Nuremberg (1493),
Carte grave sur bois, représentant l’Ile d’Utopia sur la couverture de la première éditionde l’Utopie de Thomas More (1516).

Il y a cependant une part de ténèbres inévitable aux utopies: la supposition du bonheur parfait peut devenir elle-même une forme lourde de l’oppression. Eco écrit:

« Nous ne voudrions pas toujours vivre dans ces sociétés utopiques car elles ressemblent souvent à des dictatures qui imposent le bonheur de leurs citoyens au prix de leur liberté. Par exemple, l’Utopie de Thomas More prêche la liberté de parole et de pensée ainsi que la tolérance religieuse, mais les limite aux croyants et en exclut les athées, exclus de la vie publique. Les déplacement sans laisser passer délivré par le magistrat suprême peuvent être sévèrement punis et même déboucher (si récidive) à une condamnation à l’esclavage. « En outre, les utopies ont la caractéristique commune d’être quelque peu répétitives, car en visant une société parfaite, on finit toujours par faire une copie du même modèle. »

Illustration pour le roman « 20 000 lieux sous les mers » de Jules Verne (1869-1870).
Carte de l’Island d’Abraham Ortelius (16ème siècle).

Cet ouvrage qui traque les rêves, les fantasmes et les cauchemars des hommes, tout en construisant une fascinante anthologie de la perception de ces autres mondes, est magnifique à tout point de vue. Il constitue avec le Codex Seraphinianus, la plus belle encyclopédie des choses imaginaires de l’histoire, et une étude de cas de la cartographie comme signalétique de l’âme.

 

 

(1): également appelée contre-utopie, récit de fiction peignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Une dystopie peut également être considérée comme une utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre-utopie.

(2): Ce dernier concept de carte émotionnelle est plus rare mais très intéressant. Je vais essayer de faire un article là-dessus rapidement.

(3): Une carte en T, ou carte en TO (TO pour Terrarum Orbis), était une représentation du monde connue au Moyen Âge. Sur la carte TO, tournée vers l’Orient, les trois continents connus formant l’écoumène, l’Asie, l’Europe et l’Afrique sont placés de part et d’autre de barres verticale et horizontale, formant un T.

Les citations d’Eco sont ici traduites de l’ouvrage anglais et peuvent parfois différer de la traduction française officielle.

De nombreux aspects de l’analyse de texte sont tirés de l’article de Maria Popova sur Brain Picking.

 

Publié par Guillaume Sciaux

Cartographe géomaticien professionnel et indépendant. Né géographe et stéphanois. Voir plus d’articles

Rejoindre la conversation

1 commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

  1. Bonjour je ne trouve pas la version française du livre d’Umbert Eco dont vous parlez auriez vous svp des références à me donner? (Éditeur , titre exact en français, , isbn ou code barres…)
    Merci d’avance !

Quitter la version mobile